La dette doit servir à atteindre nos objectifs climat

Le débat sur le remboursement de la dette Covid a beaucoup occupé la communauté des économistes ces dernières semaines, souvent avec des arrière-pensées politiques. Faut-il annuler les dettes publiques liées au Covid ? Ou les transformer en dettes perpétuelles ?  

 

Ces débats, souvent très théoriques, ont l’inconvénient de placer au second plan la question essentielle de l’utilisation qui est faite de cet argent emprunté et surtout l’impact de cette utilisation sur nos engagements climatiques. La façon dont nous utiliserons l’argent public provenant de cet endettement, notamment à travers les plans de relance, que ce soit au niveau national ou européen, aura des conséquences importantes sur la trajectoire des émissions de gaz à effet de serre dans les prochaines années. 

Cette problématique est très bien posée dans la note publiée chez Terra Nova par Baptiste PerrissinFabert, ancien directeur de cabinet de Brune Poirson et Natacha Valla, professeure à Sciences Po : « De la dette en commun à un nouveau modèle de prospérité pour le continent européen ». Ils y expliquent qu’afin d’assurer la soutenabilité à long terme de la dette publique, « il faut maximiser la valeur sociale, environnementale et économique de la relance économique ». 

 

Il s’agit non seulement d’accélérer les investissements dans les solutions vertes, mais aussi de réduire ceux qui continuent de pérenniser un modèle carboné dépassé. Ainsi, selon le centre de recherche I4CE, « en 2019, les ménages, entreprises et administrations ont dépensé 48 milliards d’euros dans des projets favorables au climat. Dans le même temps, 71 milliards d’euros ont été affectés à des secteurs reposant encore largement sur les énergies fossiles. » 

 

Malgré une accélération ces dernières années, en particulier grâce aux dépenses publiques, les investissements en faveur du climat restent insuffisants. Toujours selon le dernier rapport de I4CE, « le pays devrait investir 13 à 17 milliards d’euros de plus chaque année d’ici 2023 (par rapport au montant de 2019), pour atteindre ses objectifs climatiques. Et entre 2024 et 2028, il faudra investir deux fois plus par rapport au niveau de 2019 ». I4CE estime à 9 milliards d’euros les financements publics supplémentaires nécessaires chaque année, par rapport aux niveaux moyens de 2016-18, de façon à respecter les accords de Paris sur le climat. 

 

Il est donc important d’anticiper « dès maintenant » les suites du plan de relance, qui ne mène que jusqu’en 2022 (avec un volet climat estimé à environ 10 milliards d’euros par an), insistent les experts. C’est précisément ce que propose la « prise de position » de LREM intitulée « L’avenir de la dette »[1]. 

 

Les auteurs insistent sur le fait que, bien que les plans de relance français et européen soient jugés parmi les plus verts au monde par l’ONU, « nous n’avons fait qu’une partie du chemin et nous devons continuer à investir pour protéger la planète ».  Ils recommandent donc de profiter de la période de taux bas pour sécuriser un programme d’investissements de 60 à 70 milliards d’euros permettant de couvrir les besoins additionnels en investissements verts jusqu’à 2028. Émis sous forme d’obligations vertes, cet endettement alimenterait un PIA (Programme d’investissements d’avenir) Climat. 

 

Cette proposition a de nombreuses vertus : dépasser la vision à court-terme de la crise sanitaire ; insister sur le fait que l’endettement doit être utile à l’atteinte de nos objectifs climat ; utiliser l’outil des obligations vertes que la France a été le premier pays à maitriser pour flécher de façon claire et efficace les investissements vers les dépenses utiles.  

 

Il reste à y ajouter deux éléments : (1) la définition des priorités d’investissement et (2) la capacité de la dépense publique à entrainer, à faire « effet de levier » sur les investissements privés. 

 

Sur le premier point, la massification de la rénovation thermique des bâtiments apparait comme une évidence. Elle a fait l’objet d’une mission confiée à Olivier Sichel, directeur de la Banque des Territoires, dont les conclusions ont été rendues mi-mars. Elles préconisent un parcours simplifié et des innovations en termes de financement. Pour autant, d’autres secteurs sont essentiels : les infrastructures de transport (bornes de recharge électrique, plateforme multi-modales) ; les énergies renouvelables et le développement d’une filière ambitieuse de production d’hydrogène vert ; la transformation en profondeur de notre modèle agricole. 

 

Sur le second point, beaucoup reste à faire. Les investissements publics ne se donnent pas assez pour objectif d’entraîner les investissements privés. L’effet de levier n’est pas un paramètre suivi par les institutions publiques et le partenariat entre finance publique et privée reste insuffisante, en dépit des efforts menés par Bpifrance. 

 

Sortir du débat stérile sur l’annulation de la dette Covid est un premier pas important pour aller vers un endettement qui soit utilisé avec volontarisme pour atteindre nos objectifs climat. Chaque euro supplémentaire de dette publique doit être utile au climat. 

  

(*) Philippe Zaouati est CEO de Mirova, Président du think tank “Osons le Progrès”, ancien président de “Finance For Tomorrow” et co-auteur du rapport Canfin-Zaouati sur le financement de la transition écologique intitulé “Pour la Création de France Transition”
 

[1] Les auteurs de la note sont : Laurent Saint-Martin, député du Val-de-Marne et rapporteur général du budget; Pascal Canfin, Président de la commission de l’environnement, de la santé publique et de la sécurité alimentaire du Parlement européen; Bénédicte Peyrol, députée de l’Allier; Didier Rambaud, sénateur de l’Isère; Alain Richard, sénateur du Val-d’Oise; et Stéphanie Yon-Courtin, députée européenne. 

1 réflexion sur “La dette doit servir à atteindre nos objectifs climat”

  1. J’ai proposé depuis une bonne vingtaine d’années un système où il n’y aurait pas de dettes.
    En effet, d’une part, je crois que ce que l’on emprunte doit être rendu tôt ou tard, sinon ce n’est plus un emprunt et c’est une rupture de confiance.
    D’autre part, et là, je pense et m’exprime comme un physicien. C’est un mode de pensée intransigeant et rigoureux, même s’il est peu écouté, car rébarbatif, a priori, dans le meilleur des cas.
    L’Univers entier jusqu’aux dernières connaissances que nous en avons aujourd’hui ne s’endette jamais. Tout travail, toute action est puisée dans son capital, son énergie potentielle… mais il en va de même avec toutes les ressources emmagasinées par un être vivant.
    Cela conduit l’être vivant à améliorer son « rendement », au sens physique du terme, c’est-à-dire à ne pas brûler plus d’énergie qu’il en absorbe pour croître, se multiplier, s’entretenir… Si cela échoue, l’espèce se meurt et dame Nature en crée une version améliorée. Serions-nous un échec de la Nature ?
    J’en suis arrivé à la conclusion que ce modèle pourrait nous guider. Nous pourrions transformer l’euro en une monnaie basée sur l’énergie (le Joule par exemple). Avec le temps, car ce ne sera pas immédiat vu la complexité du sujet, nous pourrons payer le vrai prix de la Nature de tout ce que nous consommons.
    Cela a aussi deux avantages capitaux :
    Le premier : toute la Terre, et donc chacun de ses habitants, reçoit l’énergie solaire, profite des phénomènes de gravitation, etc. Donc, s’il s’agissait d’une monnaie-énergie, tout le monde devrait recevoir une contribution de dame Nature. Un artisan bloqué par des circonstances imprévues comme celles que nous vivons actuellement, ou un retraité, ou quelqu’un en arrêt maladie, en confinement… tous auraient un revenu minimum. Et comme tout le monde sur la planète mesure le Joule de la même manière, tout le monde aurait le même revenu.
    Le deuxième répond à la question de la dette : aucune dette ne serait plus tolérée dans le futur, car l’énergie ne se crée pas. L’une des conséquences géopolitiques de cette règle est de ne plus être soumis à la planche à billets d’un pays surpuissant ou hostile. Il faudrait que notre transition écologique pousse donc nos sociétés à se comporter comme les êtres vivants : optimiser le rendement pour éviter les gâchis (ou pour diminuer l’entropie).
    Je reste convaincu que c’est l’une des principales voies de notre victoire écologique et européenne. Nous avons la chance d’avoir notre monnaie que nous pouvons gérer nous-mêmes et transformer vers cette nouvelle monnaie étalonnée sur le watt, le joule, qu’importe… Et cela permettrait même d’associer d’autres peuples de la Terre qui partageraient notre idéal, même s’ils ne sont pas en Europe. Rappelez-vous des progrès que nos civilisations ont faits en passant au gramme, au mètre, à la seconde…

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